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Le blog photo citations de Beïla Brune

La citation du 28 juin 2010 : la mesure du temps au XVIe siècle (2)

28 Juin 2010 , Rédigé par Beïla Brune Publié dans #Chasseuse d'objets

"Les hommes n'avaient pas encore été contraints à la précision par les rudes disciplines horaires que nous connaissons : l'heure civile, l'heure religieuse, l'heure scolaire, l'heure militaire, l'heure usinière, l'heure ferroviaire, tant et si bien que, finalement, tous ont bien dû se procurer une montre. Songeons qu'en 1867 encore, lors de l'Exposition. universelle, il n'y en avait en France que 4 millions à peine ; 25 millions pour le monde entier : bien peu, et beaucoup déjà, car combien de résistances, d'instinctives révoltes n'avait-il point fallu vaincre ? « Jamais je ne me assubjectis à heures : les heures sont faites pour l'homme et non l'homme pour les heures » professe solennellement l'abbé de Thélème, Frère Jean (Gargantua, XLI). Mais à cent ans de distance, le Francion de Sorel, décrivant son entrée au Collège de Lisieux, gémit : « J'étois obligé de me trouver au service divin, au repas et à la leçon à de certaines heures, au son de la cloche par qui toutes choses étaient là compassées. »

Au fond, au XVIe siècle, dans le grand duel de longue date engagé entre le temps vécu et le temps-mesure, c'était le premier qui gardait l'avantage. Chapitre XXIII : Comment Gargantua fut institué par Ponocrates en telle discipline qu'il ne perdoit heure par jour... – Ne perdre heure par jour, affreux idéal des temps nouveaux ! Combien plus heureux le bon roi Charles V : on lui allumait un cierge divisé en vingt-quatre parties et de temps en temps, on lui venait dire « jusques où la chandelle était arse »...

Chronologie, dure règle abstraite. Nous-mêmes, pouvons-nous nous vanter d'y être pleinement, rigoureusement pliés ? Quand nous évoquons notre passé, et qu'ensuite nous confrontons nos souvenirs avec le calendrier, quelle discordance ! L'évidence est là : nous nous sommes refait un passé suivant nos humeurs — en télescopant les années, souvent, en constituant, avec des événements parfois très éloignés dans le temps, des ensembles cohérents qui nous agréent. Nous, hommes d'aujourd'hui, qui ne saurions vivre sans une montre, et réglée soigneusement sur l'heure astronomique. Au XVIe siècle ? Pour combien d'hommes le calendrier astronomique était-il encore la mesure véritable, le véritable régulateur du temps ?"

 Lucien Febvre, Le problème de l'incroyance au XVIe siècle

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DAN 03/07/2010 12:21


J'aime beaucoup ce texte, plein de sagesse et de vérités, Oh temps suspend ton vol ! Ce temps qui me fascine car il n'a jamais commencé et ne finira jamais ! ! !
Où sommes nous dans cette immensité ?


Beïla 04/07/2010 14:43



Qui sait s'il n'a pas commencé, s'il ne finira pas...


Où sommes-nous : 4 juillet, 14h43, 22'', euh, 25'', euh 38'', euh j'abandonne...


J'aime beaucoup ce texte aussi !


Bon dimanche,


Beïla